«Workfare» et itinérance : Pourquoi le modèle américain devrait nous inspirer.

C’est avec bonheur que j’ai constaté votre participation en réponse à mon billet. Vous avez soulevé des objections pertinentes qui m’ont incitée à poursuivre ma recherche. Étant donné qu’une réforme de l’aide sociale touche des êtres humains qui sont souvent vulnérables, il appert d’étudier les impacts de celle-ci, question d’en minimiser les effets négatifs. Je me concentrerai donc sur le modèle américain et ses conséquences redoutées, qui semblent provoquer une levée de boucliers instantanée.

Le fameux modèle américain, est-il vraiment si terrible?

Aux États-Unis, on a resserré les critères d’admissibilité à l’aide sociale en 1996, notamment au statut de contrainte à l’emploi pour les parents d’enfants handicapés. On a également diminué le supplément de revenu garanti à l’enfance (SSI), exclu du programme d’aide les personnes considérées autrefois comme inaptes à l’emploi pour cause de dépendance aux drogues et d’alcoolisme (DA&A), même si environ 35 % de ces derniers ont tout de même obtenu un statut de contrainte à l’emploi pour troubles mentaux. 

Évidemment, il n’est écrit nulle part que nous devons faire une copie-conforme de la réforme américaine. Mais je crois qu’il convient de mettre de côté tout antiaméricanisme et de regarder rationnellement l’ensemble des impacts, question d’en maximiser une éventuelle application chez nous. Je déplore cependant la rareté de données précises à partir de la récession de 2008. En effet, on retrouve des articles qui dénoncent l’augmentation de la pauvreté depuis, mais très peu de données précises. Mais en explorant les données disponibles, il semble y avoir beaucoup plus d’effets positifs que négatifs.

Portrait de la pauvreté aux États-Unis, 10 ans après la réforme de l’aide sociale.

Fait peu étonnant, la famille pauvre américaine typique est monoparentale, avec une jeune mère et un enfant en bas âge. Cependant, globalement, aux États-Unis, on a constaté une baisse de la pauvreté tant chez les individus que chez les familles dans les 10 années qui ont suivi l’imposition du «workfare». Au cours de cette période, la probabilité pour qu’un pauvre ait quitté la pauvreté après 24 mois, dépassait les 80 %, quelle que soit la définition utilisée de la pauvreté. (Je vous rappelle qu’au Québec, une personne sans aucune contrainte à l’emploi, qui aboutit sur l’aide sociale, y reste plus de 9 ans, en moyenne.  )

Par ailleurs, je vous invite aussi à jeter un œil au patrimoine des pauvres des États-Unis en 1995. Comme près de la moitié des pauvres des États-Unis sont propriétaires d’une maison et que plus des trois quarts ont l’air climatisé, vous comprendrez que le portrait du pauvre typique, n’est peut-être pas celui qu’on s’imagine à priori.

Mais alors comment se fait-il que les États-Unis soient au 16 ième rang sur les 18 pays les plus développés selon l’indice de pauvre humaine des Nations Unies?

Il importe ici de considérer la méthode de calcul utilisée. L’indice «IPH-2» est utilisé pour classer le niveau de vie dans les pays développés.  Cet indice tient compte dans son calcul du pourcentage de la population qui

1-Meure avant 60 ans

2-Est illettré

3-Vit avec un revenu inférieur à la moitié du revenu médian

4-Pourcentage de la population active qui est sur le chômage depuis plus de 12 mois.

Or, cet indice comporte quelques failles, pouvant influencer le résultat au classement. Il ne tient pas compte d’une part de l’accès ou non à l’éducation et la santé. Par ailleurs, lorsque la population en général s’enrichit, le revenu médian augmente, critère numéro trois, créant statistiquement plus de pauvres, alors qu’en réalité, personne ne s’est appauvri et que plusieurs se sont enrichis.

Et finalement, le pourcentage de chômage de longue durée de la population active, le quatrième critère, est un autre indice trompeur, étant donné qu’au Canada, les prestataires d’aide sociale ne sont pas sont pas calculés parmi la population active

Oui, mais depuis la récession de 2008, on a constaté les ravages de la réforme entre autres par l’augmentation de l’itinérance.

Hum. La récession a eu des effets désastreux, j’en conviens, mais existe-t-il une récession qui n’en ait pas? Ceux-ci sont-ils vraiment dus à la réforme? On remarque effectivement une augmentation des demandes d’aide aux banques alimentaires et dans les refuges. Mais si on regarde de plus près…

Selon une enquête menée par les services sociaux de 25 grandes villes des États-Unis, 37% des demandeurs d’aide alimentaire avaient un emploi. On peut donc conclure que ces personnes ont généralement un revenu supérieur à un prestataire d’aide sociale. Cette portion de demandeurs ne peut donc être attribuée à la réforme.

Chez les familles, la cause principale de l’itinérance n’est pas l’absence d’emploi, ni même la pauvreté, mais l’impossibilité de se loger à prix convenable. Il ne s’agit donc pas d’un effet direct de la réforme, même s’il est permis de penser que la diminution du SSI y joue un rôle.

Ensuite, chez les personnes seules, les causes de l’itinérance sont : 

1-La présence de troubles mentaux graves dans 30% des cas, statistique qui est sensiblement la même chez les itinérants du Québec, d’ailleurs. Donc, encore une fois, rien à voir avec la réforme.

2-Dans 18% des cas, ils ont un handicap physique. OK, ici, je crois qu’on assiste véritablement à une conséquence désastreuse de la réforme. Sauf que si on décidait d’appliquer le «fanfare», il serait aisé de modifier les paramètres pour éviter un tel dérapage et s’assurer que les personnes handicapées en soient à l’abri.

3-Dans 16% des cas, ils ou elles sont victimes de violence domestique. Cette statistique est difficile à interpréter. S’agit-il d’enfants en fugue, de femmes qui ont quitté un conjoint violent et n’ont nulle part où aller? D’adultes qui, suite à une enfance marquée par la violence, n’arrivent pas à trouver un équilibre? Difficile d’en tirer des conclusions, d’autant plus qu’au Québec, nos itinérants identifient d’emblée (à 92%) le contexte familial difficile pendant leur enfance comme cause de leur situation actuelle.

En conclusion, je continue de croire qu’une réforme de l’aide sociale de type «workfare» est souhaitable et qu’il est relativement facile d’éviter les dérapages constatés aux États-Unis. D’une part, l’analyse des données révèle que l’augmentation de l’itinérance est attribuable aux coûts exorbitants des logements beaucoup plus qu’à la réforme. Je crois cependant qu’il faut préserver l’aide aux jeunes familles, aux familles qui prennent soin d’un enfant handicapé et aux personnes handicapées. Et comme nous avons déjà un parc important de logements abordables, ceci constitue un rempart important contre l’itinérance.

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